L’islamisme : une réalité complexe occultée par la propagande et les manipulations

L’objet des paragraphes qui suivent n’est pas d’expliquer l’islamisme dans sa complexité, ce qui nécessiterait, comme nous le verrons, une étude spécifique pour chaque parti islamique. La définition même de l’islamisme interdit une conception autre qu’hétérogène de celle-ci.
En revanche, nous attirons l’attention du lecteur sur la diabolisation d’acteurs islamistes par la fabrique de preuves censées être sans appel car comportant leurs « signatures ».

L’islam politique, un terme pour une réalité doublement vaste.

Par définition de l’islamisme (ou de l’islam politique), un islamiste est un homme qui base sa pensée et son action politique sur les principes de l’Islam. D’Al-Qaïda aux islamistes iraniens, du Hamas au Hezbollah, les contours de l’islamisme restent extrêmement flous. On le constate dans les faits : le terme désigne des mouvements extrêmement différents, qui s’opposent parfois militairement. Les courants politiques se multiplient aux compréhensions de l’Islam et il y aura presque autant d’islamismes que de couples (vision politique-vision islamique). Certains islamistes acceptent le jeu démocratique, d’autres privilégient la voie armée, d’autres encore préconisent de réformer le régime en place. Les Frères musulmans font traditionnellement  partie de l’opposition politique là où les jihadistes sont dans une logique révolutionnaire. A l’extrême, il est possible de mentionner le savant salafi Al-Albani qui disait qu’une bonne politique est celle qui consiste à être… apolitique.

En résumé, si les islamistes cherchent tous à vivre dans un Etat où la politique se fonde sur la religion, ils divergent sur la réalité concrète de l’objectif, ainsi que sur les moyens d’y arriver.

A ce stade, une précision, importante, s’impose : les islamistes ne sont pas des « obscurantistes » qui souhaitent uniquement appliquer leurs « règles religieuses » sans égard aucun pour les réalités socio-économiques et géostratégiques de l’environnement dans lequel ils évoluent. Bien au contraire.  Interrogé sur la qualité à préférer entre la compétence et la vertu (islamique) dans le cas où il n’est pas possible de trouver un dirigeant les cumulant (conformément à l’interprétation du V26S28), le savant Ahmad Ibn Hanbal a dit qu’il fallait choisir la compétence : un homme pieux mais peu compétent ne saurait régler les affaires du peuple qu’il aura à charge.

On le voit, le spectre des islamistes est doublement vaste, et aucun sens ne peut être donné à un jugement global sur l’islamisme, sauf à considérer que le religieux doit être séparé du politique. Il est extrêmement important de comprendre pourquoi, sur le principe du moins, ce dernier point est rejeté des musulmans. Le fait est que toute politique se fonde sur une idéologie. A ce titre, les musulmans préfèrent baser leur politique sur les principes religieux, qu’ils considèrent logiquement au-dessus de tout autre ensemble de lois d’origine humaine, imparfaites par nature. Ils considèrent par ailleurs qu’ils n’ont pas à adopter un concept typiquement occidental, dû à l’histoire particulière des Européens avec l’Eglise catholique romaine. Pour ne rien arranger, l’expérience de la laïcité s’est faite par le forceps de régimes dictatoriaux qui n’ont pas respecté les principes de liberté qui devaient y être associés, si bien que laïcité rime avec répression dans l’inconscient arabe.

Si dénoncer l’islamisme n’a absolument aucune valeur, les islamistes restent bien évidemment tous critiquables, encore faut-il les juger sur ce qu’ils sont réellement… ce qui suppose un travail conséquent dont se passent copieusement les esprits paresseux qui prétendent avoir tout compris sur tout le monde. A ce propos, pour une étude sérieuse sur l’islamisme, aussi proche de la réalité du terrain que possible, nous ne pouvons que conseiller à nos lecteurs l’excellent ouvrage de François Burgat : « L’islamisme en face ». Les éclaircissements apportés avec une pédagogie rare pour un sujet aussi complexe ne pourront qu’être bénéfiques à ceux qui voudront bien juger les islamistes à la lumière de leur actes et non dans l’imaginaire suggéré par des courants qui ont intérêt à les décrédibiliser de facto.

Tout n’est pas politique

Si l’Islam ne sépare pas le politique du religieux, comme l’atteste l’existence d’un certain nombre de textes, dans le corpus islamique, qui traitent de la gestion de l’état, il est impératif de ne pas avoir une lecture strictement politique de l’Islam. D’une part, comme l’explique parfaitement Al-Nadawi dans son livre « La lecture politique de l’Islam » (lien), l’objectif suprême de l’Islam n’est pas la constitution d’un Etat islamique. C’est un objectif, certes, mais la religion islamique ne se limite pas à cela.
Par ailleurs, il est tout à fait possible pour un musulman de vivre sa religion loin de toute considération politique, mettant plus l’action sur, par exemple, la spiritualité, et tout en gardant un œil plus ou moins spectateur sur le monde qui l’entoure. C’est non seulement possible, mais c’est surtout le vécu de la masse des musulmans.

Le bon et le mauvais musulman… ou la manipulation de l’Islam suivant la politique.

Jouant sur les deux composantes qui forment l’islamisme, il est possible de s’appuyer sur l’une d’entre elles pour en tirer profit sur la seconde. On remarquera par exemple que le parti Ennahda, lors des élections qui ont suivi la fuite de Ben Ali, a pris le soin de parler le moins possible de son programme politique précis pour se présenter quasi-exclusivement comme un parti musulman. Des annonces sur les réformes exactes qui devaient être entreprises auraient pu leur faire perdre un nombre de voix non négligeable.

Mais c’est surtout l’inverse qui se produit : les grandes puissances et les dictatures arabes ont toujours su désigner le bon islam du mauvais suivant que les islamistes avaient des ambitions politiques contraires à leurs intérêts ou non.
On ne s’étonnera pas que les mêmes talibans aient pu passer, aux yeux des Etats Unis, du statut de « freedom fighters » à celui de  « fondamentalistes extrémistes ». On comprendra aisément que les Saouds encouragent un salafisme quiétiste qui ne remettra jamais en cause leur pouvoir – ce qui n’enlève rien à la sincérité de ces salafis- puisque toute contestation politique est proscrite. Elogieux sur le Hezbollah et le régime théocratique des mollahs iraniens , on devinera sans difficulté ce qui plaît à ces anti-impérialistes qui se transforment subitement en laïcards parfaits pour nous mettre en garde contre le « danger islamiste » qui succéderait à la chute d’Assad.
Le régime syrien n’est pas en reste. Les appels, sous forme de fatwa, sur la chaîne publique, au meurtre de manifestants syriens, la menace par le grand mufti de Syrie Hassoun d’envoyer des kamikazes pour perpétrer des attentats-suicides, les prêches éminemment politiques tenus par le savant Al-Bouti dans la mosquée où il officie sont tout à fait acceptables pour le pouvoir de Damas. Il en va autrement pour tout musulman qui s’oppose au régime, transformé quasi-instantanément en dangereux islamiste.

Les récentes attaques du régime syrien contre le Hamas, autrefois adoubé, montrent comment les islamistes peuvent être diabolisés ou loués suivant leur positionnement politique vis-à-vis du régime.

Attention aux signatures islamistes

Plus efficace encore que la désignation du « bon » musulman pour mieux isoler et combattre le « mauvais », l’infiltration des réseaux islamistes permet de commander des opérations « de l’intérieur » dans le but de discréditer tout un mouvement islamiste. Le régime syrien est passé maître dans la manipulation des réseaux islamistes qu’il aura préalablement infiltrés ou, pire, qu’il aura créés de toutes pièces.

On se souviendra en particulier d’Abou Al-Qa’qa’, un Syrien aux ordres des services de Moukhabarat syriens qui envoyait vers l’Irak  les Libanais et Syriens qu’il recrutait grâce à ses prêches tonitruants.
On n’oubliera pas l’importance de l’affaire Michel Smaha  au Liban, qui préparait des attentats terroristes pour le compte du régime syrien (lien).
On mentionnera également la création du Fatah Al Islam et l’utilisation au Liban de ce groupe que le régime a fabriqué.

Pour plus de détails, on se reportera au point 8/ de l’article présent ici (lien) et que nous reproduisons plus bas, vu son importance.

L’intérêt de ces manipulations réside dans la redirection de la ferveur islamiste servant les intérêts du régime plutôt que s’opposant à lui. C’est dans la lignée de cette stratégie que le régime syrien a libéré, dès le début de la crise, plusieurs dizaines d’islamistes notamment « djihadistes ».

Tous ces points plaident en faveur d’une extrême prudence quand il s’agit de groupes islamistes. En particulier, on ne s’arrêtera pas à ce que beaucoup considèrent comme des signatures des islamistes. Il ne suffit pas de voir des barbus crier « Allahou Akbar » dans une vidéo pour conclure aux méthodes des islamistes, comme nous l’avons montré dans ce billet (lien)

 Le rappel de ces dernières lignes ne peut qu’encourager un peu plus quant à l’absolue nécessité de juger les mouvements politiques, islamistes ou non, à la lumière de leurs actes réels. Personne ne peut prétendre au sérieux en rejetant systématiquement les islamistes,  ou en s’empressant de fantasmer  sur ce que pourrait être la politique d’un musulman.

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Extrait important tiré du blog « Un œil sur la Syrie » :

« 8 / Fabrication et manipulation des terroristes par le régime syrien

Martelé par Bachar Al Assad depuis le début de la crise et repris sans discontinuer par ceux qui sont rémunérés à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie pour faire écho au langage officiel, ce discours peut sans doute convaincre ceux qui découvrent en ce moment, en plaquant sur la situation syrienne leur grille de lecture idéologique, les charmes cachés de la Syrie des Al Assad. Mais il ne trompe pas les Syriens qui, depuis des dizaines d’années, ont vu agir leurs responsables. Ils savent, eux, à quels expédients ces dirigeants qu’ils n’ont pas choisis peuvent avoir recours pour se maintenir là où ils ont accédé par la force des armes et quels moyens ils sont prêts à mettre en œuvre pour sauvegarder ce qu’ils considèrent depuis plus de 40 ans comme une propriété privée inaliénable.

Ils savent en particulier que les terroristes que Bachar Al Assad présente comme les ennemis de son pays, évidemment manipulés par l’étranger, sont depuis des années des instruments sans doute dangereux mais ô combien utiles. Le régime non seulement n’hésite pas à s’en servir quand il en a besoin, mais il en fabrique aussi à l’occasion en jouant les apprentis sorciers. On ne rappellera pas ici le soutien apporté par Damas à Abdullah Oçalan et l’abri accordé, de préférence au Liban, à son Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les objectifs politiques étaient peut-être légitimes, mais dont les opérations terroristes réalisées en Turquie et ailleurs ne l’étaient pas. On se penchera plutôt sur quelques cas récents qui illustrent de la plus claire des manières la gestion, par la Syrie, du « terrorisme », un terme qui vise toujours, même quand les qualificatifs d’islamique ou de musulman ne lui sont pas accolés… comme c’est le cas dans le présent discours, le seul « terrorisme islamique ».

Le recrutement et l’envoi de moujahidin en Irak

Pour donner une idée du cynisme du régime dans ce domaine, on reproduira ci-après les renseignements divulgués naguère par le site internet syrien, Chaffaf Souria. Créé en 2006, ce site a subitement disparu à la fin de l’été 2008. Sa singularité était que, privilégiant la qualité à la quantité, il s’était fait une spécialité de divulguer sur le fonctionnement interne du pouvoir syrien des détails qui démontraient, par leur caractère secret et leur précision, que les auteurs de ces révélations faisaient partie des ahl al bayt (les « gens de la maison »). Autrement dit, ils appartenaient à un cercle proche de la tête du pouvoir. Intitulé « Koul Aghassi, Fatah al Islam et les moukhabarat syriens », l’un des articles de ce site expliquait en détail, le 18 juin 2007, le jeu sinistre auquel se livraient les services de renseignements du régime avec les jeunes Syriens et autres Arabes tentés par l’action radicale.

Je cite :

« Après les évènements dits de Nahr Al Bared au Liban et les affrontements meurtriers entre l’armée libanaise et le groupe dénommé Fatah Al Islam, on s’est beaucoup interrogé sur cette organisation, subitement devenue l’un des sujets les plus prisés de la presse et des télévisions. Tout le monde se demandait qui la soutenait et qui la finançait. Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, précisément au moment où les Américains ont envisagé de se lancer, sans mandat de l’ONU, dans une entreprise de renversement du régime de Saddam Hussein. Cette entreprise était justifiée à Washington par le danger que faisait peser l’Irak sur ses voisins et par la volonté de George W. Bush de mettre en œuvre dans l’ensemble du Grand Moyen Orient, à partir de Bagdad libérée, un projet de « démocratisation autoritaire » de la région.

Ennuyés par la perspective de la destruction des juteux réseaux d’approvisionnement de l’Irak, qu’ils avaient discrètement mis en place pour fournir à ce pays sous embargo les denrées, les produits et les matériels civils et militaires prohibés par les sanctions, et conscients du danger qui ne manquerait pas de menacer leur pouvoir au cas où ce projet aboutirait chez leurs voisins, les responsables syriens se sont jurés, plusieurs mois avant que la guerre ne débute au printemps 2003, de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour mettre en échec ce projet. Pour cela, il leur fallait embourber les Américains en Irak, les empêtrer dans des combats lourds en pertes humaines et en faire la cible d’attentats terroristes aux conséquences psychologiques et politiques difficilement supportables.

Les responsables sécuritaires, avec à leur tête Bachar Al Assad – puisque, de fait si ce n’est en droit, tous les services syriens de renseignements dépendent directement du chef de l’Etat, ne prennent leurs ordres que du chef de l’Etat et ne rendent compte qu’au seul Bachar Al Assad, qui décide éventuellement des autres hauts destinataires des rapports qu’ils lui adressent personnellement -, ont donc entrepris de recruter de jeunes volontaires arabes, syriens et autres, désireux de faire le jihad pour des motifs religieux contre les forces américains. Il leur fallait pour cela les entraîner au maniement des armes et les acheminer, sans que les services syriens apparaissent de quelque manière que ce soit, jusqu’à l’intérieur du territoire irakien où ils auraient alors la possibilité de faire ce qu’ils avaient envie.

Ils se sont mis en quête de la personne idoine. Elle devait disposer d’un certain nombre de qualités comme l’audace et l’enthousiasme, avoir un charisme suffisant pour séduire les futurs jihadistes, avoir une bonne connaissance du Coran et être personnellement acquise à l’idée du jihad. Ils l’ont trouvée, en épluchant les registres des Syriens ayant déjà eu affaire avec des enquêteurs de plusieurs services, en la personne de Mahmoud Koul Aghassi, dit Abou Al Qaaqaa. Il avait les qualités souhaitées. Il était éloquent. Il était diplômé de la Faculté des Sciences religieuses de l’Université de Damas. Né en 1973 dans la région de Azzaz, dans le nord de la Syrie, il avait fait son service militaire dans le 33ème régiment, une unité de blindés. Il avait été interrogé par les moukhabarat lors de son retour du Pakistan, où il s’était rendu pour rencontrer des éléments des Taliban. Il avait été interpellé au Caire, d’où les Egyptiens l’avaient renvoyé dans son pays. Détail intéressant, il était kurde. Or, comme on l’a constaté à plusieurs reprises et dans plus d’un domaine – qu’il s’agisse du rôle actuel du cheykh Mohammed Saïd Ramadan Al Bouti, ou, en 2005, après l’assassinat de Rafiq Al Hariri, de celui du faux témoin Housam Taher Housam -, les responsables syriens aiment se dissimuler derrière les agissements et opinions de représentants d’autres communautés que la communauté alaouite.

Un accord a été trouvé avec l’intéressé. Les moukhabarat lui permettraient de recruter des jihadistes en lui confiant la prédication dans une mosquée, la mosquée Al Tawwabin à Alep. Le ministère des Awqafs n’a pas été consulté, afin d’être prémuni contre toute mise en cause. Un officier de liaison lui a été désigné : le général Mohammed Bakkour, chef de la branche des services de renseignements de l’armée de l’air à Alep. La sécurité militaire a aussi établi un contact avec le cheykh, de manière à pouvoir le soumettre à une surveillance croisée et à permettre aux moukhabarat de recouper constamment les informations le concernant.

Abou Al Qaaqaa a entamé ses activités de propagandiste du jihad avec un succès foudroyant. Enregistrés, ses prônes enflammés étaient immédiatement mis en vente sur le marché en Syrie et à l’étranger par le biais d’une maison d’édition dédiée, Ghouraba’ al Cham. Il fascinait et soulevait son auditoire au point que, sa réputation ayant dépassé les frontières de la Syrie, de jeunes volontaires ont commencé à se bousculer aux portes de sa mosquée, en provenance de plusieurs pays arabes. Ils voulaient partir par son intermédiaire vers l’Irak. Il les enregistrait. Il les conduisait dans des camps d’entraînement. Il leur fournissait des armes. Il leur assurait les minibus qui les emportaient vers la frontière irakienne. Son épouse, Noujoud Kour, était associée à ses activités dans les milieux féminins.

Les Alépins ont contemplé ce phénomène inimaginable chez eux avec un mélange de réprobation et de stupeur. Interrogé par l’un d’entre eux qui avait assisté à un prône du cheykh, Mohammed Saïd Bakhitan – il n’était alors que le chef du Bureau de la Sécurité Nationale du Parti Baath dont il est aujourd’hui le secrétaire régional adjoint – s’est contenté de répondre que, selon le général Izzedin Ismaïl, directeur des moukhabarat de l’Air, qu’il avait questionné à l’occasion d’une réunion de ce Bureau, « le président était parfaitement informé de cette affaire »… Il n’y avait donc plus rien à dire.

L’opération s’est évidemment éventée et les médias du monde entier ont commencé à s’intéresser de trop près au cheykh Abou Al Qaaqaa. Le régime syrien a eu peur que les Américains tentent d’enlever l’intéressé ou le lui réclament. En avril 2006, on a donc profité du départ à la retraite du général Izzeddin Ismaïl et de son remplacement par le chef du service de sécurité de la Garde Républicaine, le général Abdel-Fattah Qoudsiyeh, pour lui mettre un terme. Le cheykh a été convoqué. On lui a fait savoir que son travail était terminé et son contrat dénoncé ».

Il a aussitôt quitté Alep pour Damas. Il a taillé sa longue barbe. Il a jeté aux orties sa longue qamis blanche pour revêtir un élégant costume trois pièces avec cravate. On l’a vu dans les restaurants à la mode et jusque dans des discothèques. On l’a vu fumer le narguileh en poussant la chansonnette en cercle privé. On a vu également ce chantre du jihad lors de colloques organisés sur le thème du « dialogue entre les religions », sous le patronage du cheykh Mohammed Habach, député à l’Assemblée du Peuple et débiteur du régime. « Pour donner le change sur sa disparition du paysage alépin, les services ont fait courir le bruit que, suite à la plainte d’un fidèle de la mosquée dans laquelle il exerçait, il avait été « suspendu » par le ministère des Awqafs. Enfin, pour faire disparaitre l’ensemble des personnes ayant participé à cette opération, son officier traitant, Mohammed Bakkour, a été invité à prendre une retraite anticipée. En remerciement pour sa bonne gestion du dossier, il a été « élu » par ses pairs des services à un poste de député lors des législatives d’avril 2007″.

Pour en finir avec le cheykh Abou Al Qaaqaa, il n’est pas inutile d’indiquer que, dûment recyclé et ayant donné toutes les garanties sur la sincérité de sa conversion à un islam modéré, il a été renvoyé dans sa bonne ville d’Alep pour y prendre la direction du principal établissement d’enseignement religieux, l’Institut Al Khasrawiyeh. Si l’on en croit un autre article du même site Chaffaf Souria (« Qui a tué le cheykh Abou Al Qaaqaa », du 9 octobre 2007), il était donc redevenu absolument halal, licite et donc fréquentable. Parallèlement, il a été nommé, tout à fait officiellement cette fois-ci, prédicateur de la mosquée Al Iman. Elle lui a malheureusement été fatale. Il a été assassiné sur ses marches, le 28 septembre 2007, au sortir de la grande prière. Les autorités syriennes n’ont pas eu besoin d’une enquête pour découvrir, ou plutôt elles n’ont pas eu besoin d’enquêter du tout pour annoncer, le jour même, que le cheykh avait été tué par l’un des nombreux jeunes qui estimaient avoir été « trompés » par Abou Al Qaaqaa, dont l’instrumentalisation par les moukhabarat syriens avait été découverte.

La création du Fatah Al Islam et la formation de terroristes du Golfe

Je cite à nouveau :

« Sous la pression et les menaces des Américains, les Syriens ont également été contraints de rendre leur frontière avec l’Irak – un peu… – plus hermétique. Ils ont édifié un mur de sable et de terre sur plusieurs centaines de kilomètres, qu’ils ont pris soin de montrer aux journalistes et aux attachés militaires des pays intéressés, et ils ont manifesté plus de vigilance – ou moins de bienveillance – avec les candidats au jihad dans le pays voisin. Mais ils se sont alors trouvés eux-mêmes confrontés à un problème de taille : que faire avec les moujahidin qui, n’étant parvenus ni à se faire prendre, ni à se faire exploser, ni à se faire tuer en Irak, étaient rentrés chez eux ? Certains avaient été arrêtés et condamnés à plusieurs années de prison par la Haute Cour de Sûreté de l’Etat, pour « mise en péril des relations de la Syrie avec un Etat voisin ». Mais d’autres couraient toujours.

Après avoir étudié le problème sous tous ses aspects, les moukhabarat en sont venus à la conclusion que, s’ils voulaient prévenir toute action de ces jeunes gens contre le régime syrien, tout en profitant de leur volonté d’en découdre avec les kouffâr (athées), il leur fallait trouver des exutoires extérieurs à leurs velléités jihadistes. Ils ont donc pris la décision de faciliter leur regroupement en deux sous-ensembles en fonction des priorités que ces jeunes donnaient eux-mêmes à leur jihad. Ils se sont fait aider pour ce repérage par un certain nombre d’informateurs dans les milieux religieux, généralement des cheykhs acquis au pouvoir en place. Par leur intermédiaire, ils ont regroupé sous l’autorité d’un seul et unique « guide spirituel » ceux dont la priorité était la libération de Jérusalem et de la Palestine occupée. Ils ont fait de même avec ceux qui voulaient avant tout mettre en place un état islamique, imposer le respect de la chari’a et défendre la communauté sunnite.

S’agissant des premiers, les moukhabarat ont demandé aux factions palestiniennes hébergées à Damas et donc soumises à leur influence (le Front Populaire de Libération de la Palestine – Commandement général, le Fatah Intifada…), de les accueillir dans les camps dont elles disposaient au Liban. Ces jeunes gens ne devaient guère leur poser de problème puisqu’ils partageaient avec ces factions un même objectif. Les conditions de leur accueil ayant été préparées, les moukhabarat ont mis en scène l’arrestation, avec leur accord, de leur guide spirituel et de quelques membres du groupe. Venant des services mais véhiculée par des intermédiaires de confiance, la rumeur s’est répandue qu’ils avaient tous été repérés, qu’ils étaient recherchés, que les jeunes Syriens n’allaient pas tarder à rejoindre leurs amis en prison tandis que leurs camarades d’autres nationalités seraient remis aux autorités de leurs pays respectifs.

Mais la même rumeur leur indiquait aussi qu’un nouveau mouvement venait de se créer au Liban pour libérer Jérusalem. Il s’agissait d’une dissidence du Fatah Intifada, dont le nom, Fatah Al Islam, indiquait clairement qu’elle était d’inspiration islamique. Ceux qui le souhaitaient pouvaient être mis en relation avec un passeur qui se faisait fort de les aider à gagner le Nord-Liban et de les conduire jusqu’aux camps où ce groupe était en passe de s’implanter sous la conduite de Chaker Al Absi, lui-même libéré des geôles syriennes. Pour les seconds, il leur a été suggéré, s’ils voulaient eux aussi échapper aux poursuites et aux conséquences d’une arrestation, de fuir en direction des camps palestiniens du Sud-Liban et de rejoindre le groupe Jound Al Cham, une formation plus ancienne dont l’ambition était de mettre en place un état islamique.

Les moujahidin ignoraient évidemment, dans l’un et l’autre cas, que l’acheminement comme l’hospitalité dont ils allaient bénéficier leur étaient assurés par les moukhabarat syriens, auxquels ces groupes islamiques étaient liés et par qui ils étaient directement ou indirectement financés. Ils ignoraient également que la décision n’était totalement autonome ni au sein du Fatah Al Islam, ni à la tête du Jound Al Cham, et que les atteintes à la stabilité du Liban, qui visaient en particulier à retarder le travail de la Commission Internationale d’Enquête et la mise en route du Tribunal Spécial pour le Liban, créés pour faire la lumière sur l’attentat contre Rafiq Al Hariri, étaient inspirées si ce n’est organisées et planifiées de l’autre côté de la frontière. Pour perturber davantage les esprits et détourner d’elle les soupçons, la Syrie avait d’ailleurs convaincu certains dirigeants politiques sunnites libanais de contribuer au financement de ces groupes, de manière à parvenir à une sorte d’équilibre de la terreur avec le Hizbollah chiite ».

La propension du régime syrien à « fabriquer » des terroristes islamiques, que ce soit pour servir ses propres objectifs ou pour rendre service à ses amis et alliés, s’est manifestée bien au-delà de l’Irak et du Liban. A la mi-décembre 2008, soit à la veille de la fête nationale de leur pays, les services de sécurité du Bahreïn ont ainsi découvert et démantelé une cellule. Il est apparu que ses membres avaient été formés au maniement des armes et des explosifs dans un camp créé en Syrie par les moukhabarat syriens à l’intention des jeunes chiites originaires de ce pays. Situé près du village de Houjayra, dans un secteur de la Ghouta de Damas proche du lieu saint chiite de Sayyida Zaynab, ce camp accueillait soit de prétendus pèlerins, soit des jeunes qui gagnaient la Syrie via la Grande Bretagne où se trouvait l’organisateur et le financier du réseau. Il avait été ouvert à la demande des Iraniens, pour tenter de contourner la surveillance qui s’exerçait sur les jeunes chiites du Golfe se rendant « pour étude » à Qom, ou séjournant « pour tourisme » dans la Beqaa libanaise.

S’agissant des Saoudiens, les modes de recrutement étaient plus variés. Pour compléter les volontaires ayant répondu d’eux-mêmes à l’appel du cheykh Abou Al Qaaqaa, et pour disposer de jeunes originaires de ce pays qui leur permettraient d’impliquer le Royaume wahhabite dans les troubles du Liban, les moukhabarat ont demandé à d’autres cheykhs de contacter leurs homologues saoudiens, de leur faire entrevoir les possibilités de jihad qui continuaient d’exister en Irak et de leur suggérer de leur envoyer des candidats. Mais, le nombre de moujahidin saoudiens ne suffisant toujours pas, il a été complété par l’arrestation, en Syrie, de jeunes touristes sur les lieux de leur villégiature. Les uns ont été pris à Slenfeh, dans la montagne alaouite, d’autres sur la côte, d’autres encore dans certains quartiers chauds de Damas… Certains ont pu se sortir du piège en négociant une rançon avec les moukhabarat, comme s’il s’agissait de simples enlèvements crapuleux. Les autres, accusés de crimes qu’ils n’avaient pas commis, menacés de voir leur réputation salie par la révélation de turpitudes plus ou moins avérées – l’homosexualité en particulier -, et endoctrinés par des apôtres de la guerre sainte infiltrés dans les prisons, ont consenti à apporter leur participation au devoir que représente pour la communauté musulmane la défense des territoires d’islam agressés. C’est ainsi que des jeunes Saoudiens, plus tard arrêtés au nord et au sud du pays du cèdre, ont indiqué avoir été transférés ou poussés à partir au plus vite au Liban, alors qu’ils avaient cru partir pour la Mésopotamie et aller combattre les Américains en Irak… »

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4 commentaires pour L’islamisme : une réalité complexe occultée par la propagande et les manipulations

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  2. samydrissi dit :

    salut, avez-vous remarquez que le site infosyrie a été hacké?

    Il se passe quoi? 🙂

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