“La Coquille”, ou les caractéristiques du régime des Assad (3)

16 novembre

Depuis le matin, on entend le vacarme des microphones aux quatre coins de la prison, et même alentour. Ils diffusent des chants patriotiques et des hymnes à la gloire du président de la République, vantant sa sagesse et sa bravoure. II est celui pour lequel on sacrifie sa vie, le chef illustre, le maître, l’initiateur, l’inspirateur… Ses multiples mérites sont rappelés à tous les enfants du peuple : sans lui le soleil ne se lèverait pas, c’est lui qui nous donne l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons.

Nous sommes tous plantés dans les cours en rangs réguliers. Pour la première fois depuis mon arrivée ici, on nous a permis de rester dehors les yeux ouverts. Un prisonnier a reçu une feuille qu’il lit en scandant, et nous scandons derrière lui : « Notre âme, notre sang, nous les offrons à notre cher et vénéré président! »

Les festivités viennent de prendre fin. On nous a ramenés à la cellule.

Je me sens rétabli à présent. Plus de six mois et demi ont passé depuis ce moment où j’ai rouvert les yeux sur un crâne tondu. Penché au-dessus de moi avec un bout de tissu imbibé d’eau, l’homme tâchait d’essuyer quelques-unes de mes bles­sures. Quand il a remarqué que je m’étais réveillé, il m’a souri en disant :
— Dieu soit loué, tu t’es réveillé. je suis le docteur Zahi. Ne dis rien, ne bouge pas. Tu es un ressuscité, tu peux rendre grâce à Dieu !

Je ne pouvais ni parler ni bouger. Il m’a fallu attendre trois jours pour parler et plus d’un mois pour arriver à bouger. Durant toute cette période, le docteur Zahi me prodigua des soins attentionnés. Il me faisait son rapport avec cet accent sympathique qu’ont les gens de l’Est du pays, m’expliquant que mon état était grave pour deux raisons : d’abord, un de mes reins était sérieusement endommagé (pendant assez longtemps, il y avait du sang dans mon urine) ; ensuite, la surface de peau lacérée sur mon corps atteignait un point presque critique, même si les proportions étaient variables.[…]

Il me communiqua aussi les informations qui leur étaient parvenues des autres cellules : notre fournée comptait quatre-vingt-onze détenus, dont trois n’avaient pas intégré les cellules parce qu’ils étaient morts dès l’accueil dans la cour n° 1, et dix étaient morts de leurs blessures pendant que j’étais incon­scient. Deux étaient définitivement paralysés à cause des lésions subies par leur colonne vertébrale et un seul avait perdu la vue à la suite d’un coup de fouet qui lui avait crevé les yeux.

LA SÉANCE DE RASAGE

Neuf jours après mon réveil, le chef de cellule s’est planté devant nous le matin :

— Frères, aujourd’hui c’est notre tour de rasage. Armez-vous de patience. Dieu nous viendra en aide. Portez les malades et ceux qui ne peuvent pas marcher sur des couvertures. Chaque couverture sera portée par quatre fedayin. Faites aussi vite que possible. Il vaut mieux aller vite… Et que Dieu nous donne de la force.

Il a ouvert la porte. Les prisonniers se sont levés. Quatre se sont chargés de me porter. L’un d’eux m’a dit chaleureusement :
— N’aie pas peur, frère, n’aie pas peur… On va te protéger avec nos corps.
De part et d’autre de la porte, deux haies de policiers à deux mètres d’intervalle environ. Chacun tient un fouet à la main. Dès qu’un prisonnier passe la porte, il commence à courir. Les fouets de la haie de droite le cueillent par-devant, ceux de la haie de gauche le pourchassent par-derrière. Il y en a qui trébuchent, d’autres qui tombent. Celui qui tombe peut en mourir, parce qu’il brise la cadence des coups : la file est stoppée derrière lui, c’est lui qui prend tous les fouets d’un coup.
S’il a une forte constitution et qu’il parvient à se relever mal­gré les dizaines de fouets qui s’abattent sur lui, il est sauvé. S’il est fragile, les fouets l’aplatiront au sol à jamais.[…]

C’était ma première expérience du rasage. J’allais par la suite y goûter souvent. Mais dès la première fois, comme j’étais affalé au milieu de la cour avec les autres malades et que je pouvais suivre tout ce qui s’y passait, malgré mes yeux clos, bien des interrogations me traversèrent l’esprit : les « municipaux » étaient comme nous des prisonniers accablés et opprimés. Des droits communs, certes, assassins, voleurs, pédo­philes, mais eux aussi souffraient de la dureté de la prison, et la politique ne leur disait rien… D’où leur venait alors cette infâme cruauté, ces coups atroces qu’ils nous assénaient pen­dant la séance de rasage ? Je me demandais toujours avec stu­peur : Peut-on être mauvais à ce point ? Et gratuitement ?

Le rasage de la barbe se résumait à une opération de dépe­çage ou de labourage du visage, agrémentée de crachats et d’insultes. Certains se plaisaient à forcer leur toux avant de cracher à la face du prisonnier pour que le crachat contienne de la glaire. Les crachats des « municipaux » restaient collés au visage, et le prisonnier n’avait pas le droit de les essuyer.[…]

Le jour ici est divisé en deux, pas en trois : douze heures de position couchée obliga­toire, douze heures de position assise obligatoire.[…] A la moindre anomalie — si un prisonnier qui dort fait un mouvement anormal par exemple, si deux se parlent la nuit, si plus d’une personne marche en même temps, si quelqu’un est assis d’une manière qui ne plaît pas au garde, celui-ci hurle au chef de cellule :
—   Chef de cellule, espèce de baudet.
—   Oui, sidi.
—   « Pointe-moi » ce chien.
Le prisonnier se retrouve ainsi « pointé ».

Un tour de garde dure deux heures. Le nombre de ceux qui sont pointés dans cet intervalle dépend de l’humeur du garde. Chacun informe celui qui vient le remplacer du nom­bre qu’il a enregistré. Le matin, le sergent arrive clans la cour avec le total. Une troupe de policiers militaires et de « munici­paux » l’accompagne. Il crie :
—   Chef de cellule, fumier, t’en as trente-trois qui sont poin­tés ! Sors-les que je voie un peu.
Les fedayin sortent de la cellule. La tradition veut que pour un pointage, la correction soit de cinq cents coups de fouet.[…]

Les repas

Trois fois par jour, la porte en fer s’ouvre pour qu’on fasse entrer les repas. Les fedayin se tiennent toujours derrière la porte, et à peine s’ouvre-t-elle, ils bondissent comme un seul homme sur les bassines et les emportent en un clin d’oeil. Un fedayin par bassine de blé concassé, deux par bassine de sauce. Quant au pain, il est mis en tas sur des couvertures et chacune est portée par quatre hommes. Pendant ce temps, les fouets des policiers sont à l’action. Leur imagination est débordante, ils ont sans cesse de nouvelles trouvailles. Tel jour, devant la précieuse bassine de soupe de lentilles, le sergent attrape le fedayin qui allait l’emporter :
—   Laisse la bassine par terre, sale pute Le prisonnier la repose et attend.
—   Maintenant, plonge les mains dans la soupe, que je voie.
Ses mains ressortent ébouillantées, et il le force à emporter comme ça la bassine. Tous les quelques jours, un prisonnier, ou plus, est tué pendant qu’on rentre le repas dans la cellule.

Les fedayins

Il y a des gens de tous les âges. Des vieux de quatre-vingts ans. Des garçons de moins de quinze ans. Il y a des malades, des chétifs, des gens qui ont des infirmités, soit d’origine, soit par suite des tortures. Les fedayin sont un groupe de jeunes de forte constitution, bien bâtis, qui se portent volontaires pour effectuer les tâches dangereuses qui nécessitent endurance et rapidité, comme de rentrer les repas dans la cellule. Si les gardes ont « pointé » un malade ou un vieillard, un fedayin se désigne pour recevoir les cinq cents coups de fouet à sa place. Personne ne sait dans quelle cellule est née cette idée, mais à un moment donné, il est apparu que chacune avait sa brigade de fedayin. Les policiers ont découvert la chose plusieurs années après. Un jour où les gardes s’amusaient à surveiller une cellule et à pointer des prisonniers, le nombre de per­sonnes pointées se trouva supérieur au nombre de fedayin de la brigade. Certains insistèrent pour ressortir et encaisser cinq cents autres coups de fouet. Les policiers remarquèrent tout de suite les traces de flagellation et les ecchymoses toutes fraîches sur leurs jambes, mais ils ne réagirent pas.

Une fois, j’ai entendu un fedayin dire à son camarade :
—   Nous sommes voués au martyre.
Ils étaient sincères : ils cherchaient vraiment à sacrifier leur vie. Les fedayin sauvèrent la vie de bien des prisonniers. Ils étaient pleins de fougue et d’abnégation : ils tiraient cela d’une foi très profonde.
Une autre fois, j’en ai entendu un invoquer Dieu après la prière, qu’il avait faite assise :
—   Toi dont la puissance est assurément absolue, par Ton nom vénérable, accorde-moi le martyre. Emmène-moi dans Ton paradis, où se trouvent les prophètes et les bons croyants.
Certains accomplissaient leur tâche en silence, avec une grande humilité ; chez d’autres, je sentais dans la façon de parler un accent d’orgueil et de condescendance.

La douche

La porte s’est ouverte. Nous sommes sortis au pas de course, deux par deux. De chaque côté de notre cotonne, des policiers munis de fouets qui se levaient très haut puis s’abat­taient sur nous au hasard. Nous étions tous pieds nus. Mes pieds n’étaient pas encore tout à fait guéris. Sortis de la cour n° 6, nous avons traversé d’autres cours, jusqu’à arriver à la douche. Un bâtiment allongé avec de nombreux box. Un vestige du mandat français. On nous a fait entrer. Deux dans chaque box. Pas de porte. Ils nous ont jeté à chacun un pain de savon militaire sur le crâne. Cris. Injures. Ils insistaient beaucoup sur le fait qu’il ne fallait pas en profiter pour se sodomiser. Et qu’ils savaient très bien qu’on était tous pédé­rastes et qu’on avait l’habitude de se faire ceci, cela, etc.

L’eau qui sort de la douche est bouillante. Cela fait de la vapeur. On ne peut pas régler la température. On se rince à peine, une minute grosso modo, et l’on ressort aussitôt sous les coups le fouet. Sur peau humide, la flagellation a un effet particulier : comme une morsure de serpent. Nous retournons à la cellule au pas de course, en emportant juste nos traces de coups.

Par la suite, la douche allait être supprimée pour cause de surpopulation carcérale. Le bâtiment fut transformé pour accueillir les prisonniers communistes.[…]

Au cours des deux premiers mois, j’avais noué des contacts avec quelques prisonniers. On peut dire que j’avais de bonnes relations avec le docteur Zahi. A plusieurs reprises, nous nous étions assis ensemble pour deviser de la prison et de la liberté. Il allait jusqu’à me faire part de ses inquiétudes sanitaires et familiales. Il m’avoua qu’il craignait qu’une épidémie se répande clans la prison. En l’absence de médicaments et de services médicaux, ce serait un désastre. Un jour, je lui demandais de me raconter son parcours de prisonnier, et comment il était arrivé dans cette prison du désert.
— C’était juste après le massacre.
— Quel massacre ?
—     Enfin ? Tu n’as pas entendu parler du massacre, frère ? — Je te jure que non. Rien entendu. Je n’étais pas ici, j’étais en France.
Il me raconta les événements en détail, et ce qu’on avait appelé « le massacre de la prison du désert ».
— Il y avait près d’un millier de détenus islamistes dans cette prison. Un jour de juin caniculaire, des hélicoptères se sont posés ici avec des soldats menés par le frère du président. Ils étaient armés jusqu’aux dents. Ils sont descendus des héli­coptères, se sont dispersés dans les cours, sont entrés dans les cellules et ont mitraillé dans le tas. Puis ils en ont rassemblé une partie dans les cours et les ont tous achevés.
Zahi était arrivé ici juste après le carnage. Du sang, des che­veux, des lambeaux de chair et de cervelle étaient encore plaqués aux murs et au sol de la cellule dans laquelle on l’avait mis. Il arrêta un moment son récit et leva les yeux vers la lucarne d’un air défait. Puis il reprit :
—     Que Dieu ait leur âme. Tous furent faits martyrs. C’était de vrais héros. Imagine, frère, que pendant le carnage, certains de ces jeunes musulmans se sont attaqués aux soldats en armes et ont réussi à leur en arracher quelques-unes… Ils savaient bien qu’ils allaient mourir. Pourquoi ne pas résister ? Ils ont combattu avec ces armes jusqu’à ce qu’ils soient faits martyrs, ou que leurs munitions s’épuisent. Ils ont infligé beaucoup de pertes aux soldats. Que Dieu ait leur âme ! C’est quand même étrange que tu n’aies pas entendu parler de ce massacre, frère ! […]

Deux jours après que mon camarade de fournée fut frappé de stupeur en me voyant, toute la cellule savait que j’étais chrétien, athée et indic ! Les conséquences furent immédiates : je fus mis en quarantaine. Plus personne ne me saluait. Si je disais bonjour à quelqu’un, il tournait la tête de l’autre côté, bien que ce soit contraire à l’enseignement de leur prophète : « Quand on vous salue, répondez par meilleur salut. »
Le troisième jour de stupeur, Zahi fit semblant de vouloir examiner mon pied et me dit, l’air absorbé dans sa tâche :
—   Que tu sois chrétien, ça n’est pas un problème… Vous êtes des « gens du livre » ! Que tu sois un informateur du régime, c’est tout bonnement absurde : tu as failli mourir sous la tor­ture. Ces chiens ne tuent pas leurs indics Mais dis-moi… c’est vrai qu’aux Renseignements, tu as déclaré devant tout le inonde que tu étais athée ?
—   C’est vrai, docteur, mais j’ai dit ça pour en finir avec la torture et la prison.
—   Ce n’est pas une raison suffisante. Mais je crois que tu es quelqu’un de bien, c’est pour ça que je me permets de te dire : Prends garde… sois prudent ! Dans cette cellule, il y a un groupe de radicaux qui pensent qu’ils ont le devoir de tuer les mécréants « où qu’ils soient ». Or tout le monde sait à présent que tu en es un. Autre chose, s’il te plaît, ne cherche pas à me parler. Je ne peux pas me démarquer du groupe.
—   Merci, docteur. Merci pour tout.
—   Je t’en prie, c’est mon devoir.
[…]

Je suis totalement exclu. La menace pèse toujours. Je reste assis sur ma paillasse, l’air morne et taciturne, en évitant de regarder dans une direction précise.
Avec le temps, une carapace a commencé à se former au­tour de moi. Une carapace à deux parois : l’une forgée par la haine qu’ils me vouaient (je nageais dans une mer d’aversion, d’exécration et de répugnance, et je luttais pour ne pas m’y noyer) ; une autre par la peur que j’avais d’eux !
Puis j’ai ouvert une brèche dans la dure paroi de ma carapace, et j’ai commencé à épier la cellule de l’intérieur. C’était tout ce que je pouvais faire.
[…]

Tout au long des huit mois passés, Suzanne m’a manqué presque sauvagement. Ma famille, mes parents… Où sont-ils en ce moment ? Que font-ils ? Comment s’expliquent-ils mon absence, depuis tout ce temps ? Qu’ont-ils fait pour savoir où je me trouve, et où et comment j’ai disparu ? Mon père et ma mère vivent ici, ils m’attendaient. Je ne suis pas arrivé à la maison. Où puis-je être, donc ?! C’est surtout ça qu’ils doivent se demander. Mon père est un officier à la retraite, il a des relations. Mon oncle aussi a quelque influence. Comme certains autres de mes proches. Pourquoi n’ont-ils pas encore bougé pour me tirer de cet enfer ? Mais qu’est-ce que j’en sais… Bien sûr qu’ils doivent tous être en train de se démener.
Ces pensées me donnent un peu d’espoir. […]

La prière

La prière est strictement interdite, par ordre du directeur de la prison. La peine infligée à celui qui est pris en flagrant délit de prière est la mort. Pourtant ils n’en ratent pas une seule. La « prière de la peur ». Il y a quelque chose comme cela dans l’islam. Ici, ils l’ont adaptée de façon à pouvoir prier assis ou dans n’importe quelle autre position, sans génuflexion ni prosternations.[…]
J’ai compris par la suite que ce qui m’avait valu d’avoir la vie sauve, c’est qu’ils n’étaient pas un groupe uni. Outre les radi­caux qui m’avaient condamné à mort, il y avait la branche politique, qui ne portait pas les armes. Il y avait aussi le Groupe de libération islamique, un groupe pacifique auquel appartenaient le cheikh Mahmoud et le docteur Zahi, qui m’avaient sauvé la vie. Et de nombreuses confréries soufies, aux mul­tiples ramifications, etc.[…]

Leur courage était légendaire face à la torture et à la mort. Surtout les brigades de fedayin. J’en ai vu qui se réjouissaient sincèrement au moment d’aller au peloton d’exécution. je ne crois pas que l’on puisse trouver un tel courage ailleurs, ou dans une autre communauté humaine. Il y avait aussi beau­coup de lâcheté, mais la lâcheté n’attire pas autant l’attention que le courage. Dans un tel contexte, la lâcheté et la peur paraissent naturelles, alors que le courage a quelque chose d’exceptionnel. Sauf qu’ici, quand la lâcheté allait trop loin, on l’imputait à un manque de piété.

Comme une tortue qui rentre dans sa carapace quand elle sent le danger; je reste assis à l’intérieur de la mienne. J’épie, j’observe, je note, et j’attends une rémission.[…]

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