“La Coquille”, ou les caractéristiques du régime des Assad (2)

Dans les premiers extraits, nous avons vu comment M. Khalifé avait été dénoncé par un étudiant qui travaillait pour les services secrets syriens, les fameuses moukhabarat, pour des propos jugés outrageants sur la personne sacré du président, prononcés à Paris. C’est là une des caractéristique d’un régime qui paie un nombre considérable de syriens (étudiants, fonctionnaires, hommes d’affaires, religieux…) pour les informer des moindres paroles, faits et gestes des syriens, même à l’étranger. En Syrie, les murs ont réellement des oreilles.
De fait, les manifestations anti-régime qui débutèrent en mars 2011 (et qui n’appelaient pas à la chute du régime) montrent les tabous que les syriens ont brisés.
Les extraits suivants mettent en lumière la cruauté du pouvoir des Assad, l’arbitraire des jugements émis et l’absence total de respect envers la sacralité des religions, toutes religions confondues.
Ils rappellent également que les accusations de complot américano-sioniste ne sont pas nouveau.

24 avril […]
A huit heures du matin, nous sommes arrivés devant la prison du désert(Prison de Palmyre, NDLR). Sur la route, j’ai demandé plusieurs fois à mon voisin de regarder ma montre pour me dire l’heure. D’autres l’ont vue et m’ont conseillé de la cacher. Mais où ? Je l’ai laissée à mon poignet.

Devant la prison.
Des dizaines de membres de la police militaire. La porte est petite. Au-dessus, un panneau de pierre frappe le regard. On y lit en lettres noires et saillantes :
« Dans l’exercice du talion, vous pouvez gagner une vie,
O vous, les hommes doués d’intelligence? ! »
Les types de la Sécurité ont ouvert les portes des fourgons. Eux qui avaient été si brutaux, si féroces, nous ont fait descendre avec prévenance et apitoiement. Il y en a même un qui nous a dit : « Que Dieu vous vienne en aide… » Ils se murmuraient des choses en évitant de regarder les policiers militaires qui s’étaient rangés autour de nous en une sorte de cercle. j’ai remarqué qu’ils se tenaient tous à peu près de la même manière, les jambes un peu écartées, le torse tendu vers l’arrière, la main gauche posée sur la taille. La main droite tenait soit un gros gourdin, soit un câble fait de fils électriques torsadés, soit quelque chose de noir en caoutchouc qui ressemblait à une ceinture.[…]

On nous a fait entrer par la petite porte, avec cette inscription au-dessus de nos têtes : « Dans l’exercice du talion, vous pouvez gagner une vie… » Deux par deux, en une longue colonne. Nous nous sommes retrouvés à l’intérieur d’une cour. Au centre et en bordure poussaient quelques arbres et fleurs des champs. De tous les côtés, des pièces qui donnaient sur la cour. La colonne s’est arrêtée devant un autre adjudant, assis derrière une autre table, avec d’autres registres. Plus d’une centaine de membres de la police militaire rôdaient autour de nous ; les prisonniers évitaient tous de les regarder en face. Nous avions la tête légèrement baissée, les épaules tombantes. Posture soumise, servile, rapetissée. Je ne sais pas comment les prisonniers s’étaient tous accordés pour se tenir de cette façon, comme s’ils avaient répété avant On aurait dit que chacun voulait se cacher à l’intérieur de soi.
J’ai senti quelque chose me démanger derrière la nuque. Comme un homme qui a la tête qui le démange, j’ai levé la main spontanément et je me suis gratté. J’ai entendu une voix tonitruante :
— Les gars… regardez-moi ce chien : il se gratte la tête, en plus !
— Quoi ? Il se gratte la tête ?
Des mains m’ont tiré à l’écart de la colonne et je me suis mis à valser sous les gifles et les coups de poing. Un coup de poing me projetait en arrière, une gifle m’arrêtait. J’avais le cou et le visage en feu. J’aurais voulu pleurer un peu… L’adjudant m’a fait venir pour m’enregistrer ; il ne restait plus que moi. Il a noté mon nom, et je suis devenu un pensionnaire officiel de cette prison. […]

LES « MUNICIPAUX »

Un terme spécifique aux prisons d’ici. II s’agit des soldats pri-sonniers : ceux qui ont voulu échapper au service militaire, les soldats qui ont commis des meurtres, des viols, des vols, ceux qui se droguent… Tous les soldats délinquants, le rebut de l’armée, purgent leur peine dans des prisons militaires comme celle-ci. Leurs tâches consistent à nettoyer, distribuer les repas, etc. C’est pour cela qu’on les appelle Ies « municipaux », par référence aux employés municipaux. Mais dans la prison du désert, ils ont encore d’autres fonctions. […]

L’adjudant hurle aux prisonniers d’une voix rauque :
— Qui est officier ? Les officiers, vous venez ici. Deux prisonniers se sont avancés, un homme d’âge moyen et un jeune.
— Ton grade ?
— Général de brigade.
— Général de brigade ?
— Oui.
— Et toi ?
— Lieutenant.
— Hum… […]
— Qu’on m’amène monsieur le général.
Plus d’une dizaine de policiers se sont rués sur le général. En un clin d’oeil il fut devant l’adjudant.
— Comment allez-vous, monsieur le général ?
— Bien, grâce à Dieu… « Il est le seul qu’on remercie pour un malheur. »
— Comment, monsieur le général, vous n’avez pas un peu soif ?
— Non, merci.
— Mais si, vous allez bien boire quelque chose. Les Arabes sont connus pour leur générosité, nous vous devons l’hospitalité…
Là, les deux se sont tus un peu. Puis l’adjudant a bondi en braillant :
— Tu vois la bouche d’égout ? Mets-toi à plat ventre et bois jusqu’à étancher ta soif. Allez, sale chien.
— Je ne boirai pas.
L’adjudant a eu comme un choc électrique. Il a bredouillé de stupeur :
— Quoi… quoi ? Tu ne veux pas boire ?
L’air éberlué, il s’est tourné vers les membres de la police militaire :
— Faites-le boire… Faites-le boire à votre manière, chiens. Montrez-moi voir.
Le général était en caleçon, pieds nus. En quelques instants, son corps fut couvert de traces rouges et bleues. Une dizaine de policiers militaires lui tombèrent dessus à coups de gros gourdins, de câbles torsadés, de courroies de ventilateur de blindé… Il en venait de tous les côtés.[…]
Au bout d’un moment, ses mains se sont mises à pendre sur les côtés et à se balancer aussi. J’ai entendu une voix murmurer derrière moi :
— Ils lui ont cassé les mains! Bon Dieu… Ce général, quel fou ! […]
J’ai vu une grosse matraque se dresser derrière le général et s’abattre sur lui comme un éclair. J’ai entendu le bruit qu’elle a fait en s’écrasant sur son crâne. Bruit qui ne ressemble à aucun autre. Les policiers militaires se sont même arrêtés de frapper… Celui qui tenait la matraque a reculé de deux pas, les yeux pétrifiés. Le général a tourné le torse d’un quart de tour, comme s’il voulait voir celui qui l’avait frappé. Il a fait un pas, et en levant l’autre jambe… il s’est écroulé comme un tas sur l’asphalte rugueux.
Le silence, comme une page blanche et lisse étalée dans le vide de la cour n° 1. Puis l’adjudant la déchire de sa voix puissante :
— Allez, espèces d’ânes, tirez-le et faites-le boire Les policiers militaires traînent le général par terre. L’un d’eux se tourne vers l’adjudant :
– Sidi, il s’est évanoui, comment est-ce qu’il peut boire ?
— Plongez-lui la tête dans l’égout, ça va le réveiller, après vous le ferez boire.
Ils plongent la tête du général dans l’eau. Il ne se réveille pas.
— Sidi, on dirait qu’il a rendu l’âme.
— Dieu n’ait pas son âme ! Tirez-le jusqu’au milieu de la cour et laissez-le là. […]
— Amenez-moi ce baudet, cette ordure… le lieutenant, a beuglé l’adjudant.
Les veines de son cou étaient tendues et protubérantes. Le lieutenant s’est retrouvé devant lui.
— Alors, fumier, tu vas boire ou pas ?
— D’accord, sidi, à vos ordres. je vais boire.
Le lieutenant s’est couché à plat ventre sur l’asphalte, devant la bouche d’égout, et a plongé ses mâchoires clans l’eau. L’adjudant a plaqué sa botte sur son crâne et l’a aidé à s’enfoncer.
— Ça suffit pas. Il faut boire et avaler.[…] Espèces de salopards, fumiers, vous manigancez contre le président ! Toi, là, il a fait de toi un homme, lieutenant dans l’armée, et tu manigances contre lui ? Taupes, sales collabos, traîtres… C’est grâce au président que nous mangeons à satiété, et vous, sales chiens, vous venez comploter. Suppôts de l’Amérique et d’Israël, fils de putes. C’est le moment de supplier et de geindre… Dehors vous faisiez les hommes, hein ? Bande de lâches ! Hein, ordure, là tu cries maintenant… […]

Maintenant, c’était notre tour… « Ton heure est venue, mauvais prieur. » Une formule que j’allais entendre jusqu’à l’ennui dans la bouche des islamistes. Mais là c’était vrai. C’était le tour des diplômés : certificat, licence, maîtrise, doctorat. Les médecins burent et avalèrent l’eau de la bouche d’égout, les ingénieurs, idem, les avocats, les professeurs d’université, jusqu’au cinéaste. Je bus et avalai l’eau de la bouche d’égout. Le goût… Impossible à décrire. Etrangement, personne ne vomit […]

Les « municipaux » m’ont levé les pieds en l’air avec la falaqa. Trois fouets lacéraient mes pieds tuméfiés. Des vagues de douleur lancinante se ramassaient dans le ventre avant d’exploser clans la poitrine. Quand le fouet s’abattait, ma respiration s’arrêtait. Mes poumons se contractaient, bloquant l’air emprisonné, et cessaient de fonctionner. A chaque nouvelle vague de douleur, quand cela éclatait dans ma poitrine, l’air comprimé dans les poumons jaillissait en un cri déchirant qui me semblait sortir de mon crâne, par les yeux… Je ne faisais que hurler, les pieds figés en l’air.[…]
Mes cris se perdent dans cette forêt de hurlements et de claquements de fouets. Les vagues déferlent J’en appelle au président… Les coups redoublent. Je comprends que je n’ai pas à souiller le nom de M. le président avec ma bouche infecte. J’implore le secours de leur prophète :
— Pour l’amour de Mohammad !
Un coup sur le crâne, et la voix tonitruante de l’adjudant :
— Je vais ‘tiquer ta mère et celle de Mohammad ! S’il y en a un qui nous a menés à la ruine, c’est bien lui ! Je le vois s’éloigner lentement de moi. Je crie :
— Sidi, je vous en supplie, par votre soeur, juste un mot
Les vagues de douleur s’amplifient, s’entrechoquant de plus en plus fort. Je vois l’adjudant s’éloigner, s’éloigner… Je hurle à pleins poumons :
— Sidi, je ne suis pas musulman, je suis chrétien ! Je suis chrétien… Sidi, je vous en prie, je baise votre main, vos pieds. Je suis chrétien !
Tout doucement, l’adjudant s’est arrêté de marcher. Il avait distingué ma voix au milieu de toutes les autres. Il est revenu encore plus lentement. Parvenu à ma hauteur, il a levé le bras droit pour signifier aux policiers d’arrêter. A présent, mon sort dépend de cet adjudant qui sait à peine lire. Un mot de lui… Il plisse les yeux et me fait :
— Chrétien, tu dis ?
— Oui, sidi, oui. Dieu vous garde et vous prête longue vie.
— Chrétien… et tu es devenu frère musulman ?
— Non, non, sidi. Je ne suis pas frère musulman.
— Alors pourquoi on t’a amené ici ? Comme ça ? Injustement ? Espèce de chien. Si ces salauds méritent la mort, toi c’est deux fois que tu dois mourir ! Allez les jeunes, augmentez la dose pour ce chien. Chrétien et frère musulman! […]

J’en viens à souhaiter sincèrement la mort. Pourtant, même elle se dérobe ! Les fouets qui se soulèvent et retombent. Le voile rouge. Le ciel est rose. La douleur s’atténue, les cris aussi. Une légère vague d’engourdissement et de picotements descend de mes pieds vers le reste de mon corps. Je sombre dans la torpeur. Sensation de détente agréable. Les fouets se soulèvent et retombent. Douleur suave. Mon corps tendu se relâche, s’amollit. Je m’évanouis.

 

Suite des extraits dans un prochain article

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5 commentaires pour “La Coquille”, ou les caractéristiques du régime des Assad (2)

  1. julien dit :

    Salut syrieux, je ne savais pas comment te contacter alors je t’ecris ici:

    Je suis un jeune francais d’origine syrienne. Je suis depuis de nombreuses années les interventions de soral, et j’ai lu sont dernier livre que j’ai trouvé très interessant…
    Mais c’est à partir de l’episode lybien et des prises de positions tordues de son site E&R à ce propos que j’ai commencé à me poser des questions et a être en desacord.
    Puis quand est venu la syrie, je me suis dit que ca devenait du grand n’importe quoi.

    Tout de suite j’ai eu les meme arguments que toi: pourquoi dire bêtement « noir » quand bhl dit « blanc »? pourquoi faire de Assad un hero quand les medias en fond un tyran? Pourquoi avoir une vision aussi simpliste et complotiste des évènements syriens alors que soral mavait habitué à des nuances particulièrement précises sur la politique interieure francaise, et qu’il dénonce le coté binaire du system umps…

    Il est évident que BHL veuille prendre sa part, comme il est evident que l’otan aussi bien que la russie ou la chine veulent tirer leur epingle du jeu, ou qu’Israel a grand interet a une guerre civile ethnique et religieuse a l’interieur d’un pays ennemi…

    Mais pourquoi ne pas juste dénoncer les diverses tentatives de récuperation ou de detournement du mouvement, plutot que de pretendre que c’est un mouvement entièrement construit de AàZ depuis l’exterieur du pays? Pourquoi nier les morts?
    Pourquoi soral a t’il perdu tout son sens critique quand il s’agit de la syrie? Evidement j’ai moi aussi tout de suite pensé au lien avec le regime iranien, dieudo, meyssan gouasmi etc…
    Je me suis même dit que c’etait une erreur stratégique de la part de soral de s’allier aveuglément au chiisme uniquement parceque l’iran serait le plus antisionniste de tous?!
    Je pense d’ailleur aussi que c’est une erreur stratégique de la part de l’Iran de soutenir le regime assad, et qu’il le regretterons quand le moment sera venu de se serrer les coudes face à israel.

    D’un autre coté il est vrai que je m’intrigue du recent changement de position des medias occidentaux face à Alquaida…

    Mais je sais que le peuple syrien est conscient de tous ces enjeux…

    J’ai moi même une grande partie de ma famille en syrie. Famille qui m’a explicitement demandé de ne pas venir les visiter l’été dernier, alors que j’avais prevu ce voyage depuis un an et que cela fait maintenant plus de 9 ans que je n’ai pa mis les pieds en syrie… Je connais les atrocités de ce regime… je Hais ce regime. Etant gamin j’ai vu de mes propres yeux l’armée venir chercher mon pere à la maison, qui par chance n’etait pas présent. J’ai un cousin qui a fait 5 ans de prison dans des conditions deplorables pour aucune raison, puis qui a été relaché toujours sans aucune raison et sans jugement, juste avant les évènements recents Al hamdoulilah.

    Bref je cherchait l’avis nuancé que n’a plus soral et que n’ont jamais eu nos médias… je suis tombé sur ton site..

    J’aimerais correspondre avec des gents de notre avis.

    Et commencer par la question suivante: « es tu pour une intervention officiel de l’Otan? de la turquie? du quatar? » Qu’en pense tu? qu’en pense le peuple syrien a ton avis celon tes retours? J’ai très peur de poser des questions à ma famille à ce sujet, pour pas qu’il n’aient de problèmes sur place…

    Salam

    • syrieux dit :

      Salut julien,

      J’ai commencé à écrire une réponse… et vu la difficulté de la question, je vais détailler un peu plus ma répons et en faire un article! Excuse donc mon retard!

    • syrieux dit :

      Salut Julien, juste pour te dire (au cas où tu serais abonné au flux de réponse de cet article) que j’ai mis en ligne deux articles sur l’ingérence, en attendant la suite 🙂

  2. Azwaw dit :

    Voici un document du ministère de l’enseignement supérieur syrien avec des noms d’étudiants boursiers, pays d’étude et montant de la bourse :
    http://www.mhe.gov.sy/FCKBIH/2

    Avec des bourses pareilles, à défaut d’être des informateurs, ils seront par la force des choses, des VRP de ce régime! Personnellement, je ne connais aucun pays aussi généreux avec ses « étudiants » boursiers…

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