Le grand massacre de Hama

C’est le mois terrible. Le 2 février 1982, les brigades de défense de Rifaat Assad, les Forces spéciales de Haïdar, les 47ième et 21ième divisions blindées et des détachements de la division d’intervention rapide du général Ali Dib encerclent la ville. L’électricité et les lignes téléphonique sont coupées, les sorties de la ville sont fermées, Hama est isolée du reste du monde. A des officiers qui s’étonnent de telles mesures contre une ville syrienne et qui demandent s’il s’agit de combattre l’opposition ou de faire la guerre aux 300 000 habitants, le général Dib répond : « Le président Assad a donné l’ordre de frapper toute la ville, habitants et opposants. Nous devons exécuter l’ordre. Le but est d’obliger la plus grande partie des habitants à quitter la ville. »Selon M. Saadedine, chef du bureau politique des frères musulmans, cette affirmation est essentielle, « le pouvoir a multiplié les provocations contre Hama afin de trouver un prétexte pour liquider la ville et pas seulement nos militants. Dès 1981, le régime d’Assad a élaboré un plan d’évacuation de Hama et de remplacement des habitants par des familles alaouites et turques.

Le 2 février, à 21heures, un bombardement d’artillerie est déclenché contre le vieux secteur d’El Baroudié, dans le quartier Al-Hader où l’opposition est la plus active. Selon des témoins, l’aviation entre également en action. L’opposition  lance un appel à la résistance et des miliciens des frères musulmans s’emparent d’un dépôt d’armes mais la majeure partie des habitants se terrent dans les maisons. Selon un rapport officiel du gouvernement de Damas et selon les organes d’informations, les combattants de l’opposition n’auraient pas dépassé le nombre de 500 ; un avocat qui a perdu toute sa famille dans le massacre répond : « Même si ce nombre avait atteint le millier, sur 300 000 habitants, cela justifiait-il l’attaque en règle par toute une armée, les bombardements et tout ce qui suivit ? »

Ce qui suivit est, en effet, pire encore. Il est clair, dès le début des hostilités, que l’armée régulière et les milices du pouvoir ont la possibilité de contenir et de circonscrire le mouvement contestataire. Dès le matin du 3 février, l’armée gouvernementale investit la ville avec les blindés ; l’opposition résiste et s’empare d’Al-Quad’a (la forteresse) après avoir éliminé les défenseurs. Durant toute la journée Al-Quad’a est le lieu de combats sauvages et la forteresse tombe à la nuit. Quelques poches de résistance s’organisent dans le quartier d’Al-Hader mais elles sont pilonnées a coups de roquettes et les maisons du vieux quartier s’écroulent les unes après les autres sans que les civils aient le temps de fuir. Au matin du 4 février, cette zone n’est plus qu’un champ de décombres d’où monte en fumée noire que les habitants des autres quartiers regardent avec terreur. Le mercredi 5 février, la ville est totalement contrôlée par l’armée régulière, toute opposition armée a cessé. Tout le monde croît que le régime va s’en tenir là. Or, à midi, de nouvelles forces arrivent, des blindés et des automitrailleuses, et la population s’interroge : « pourquoi un tel déploiement puisqu’il n’y a plus de résistance ? »

Soudain une pluie d’obus tombe dans le quartier du souk. Selon des officiers, le chef de l’état aurait donné l’ordre de procéder à des exécutions collectives dans toute la ville. Après le Souk, c’est le quartier résidentiel d’Al-Dibagha qui est frappé par le bombardement puis un autre, puis un autre encore. Après le 7 févier, c’est au tour des fantassins d’intervenir, ils se déploient dans tous les quartiers. Des responsables des services de sécurité se précipitent vers les maisons des opposants connus et des chefs religieux ; ceux qui s’y trouvent sont abattus avec leur famille, même les petits enfants. Pour le reste, la ville est livrée à la troupe qui vole, viole, assassine selon son bon plaisir. Un milicien des brigades de défense se vantera plus tard devant des survivants : «  Au quartier d’Al-Bouchoura nous avons massacré tout le monde : les hommes, les femmes, les enfants et même les chiens. Nous avons abandonné les cadavres aux chats et aux rats. »

Certes des soldats hésitent à participer à ces massacres, surtout ceux des commandos de l’armée ; un sergent qui tente d’empêcher ses hommes de violer une petite fille est abattu par un officier alaouite surexcité qui crie « tuez-les tous ! »

Devant le souk Al-Sagha (le marché des bijoutiers) l’inimaginable est atteint : un incident oppose les brigades de défense de Rifaat Assad aux brigades spéciales de Haïdar car chaque partie veut entrer la première pour piller l’or, l’argent et les bijoux. Des habitants survivants assistent, ahuris, à une bataille rangée entre leurs bourreaux afin de déterminer celui qui aura le privilège de les liquider et de les voler. Rifaat Assad intervient personnellement pour que ses hommes obtiennent la priorité en prétextant que « cela est normal car ils ont été occupés depuis le début du massacre à des tâches d’extermination et qu’ils n’ont pas encore eu le temps de s’enrichir » !

Devant la grande mosquée des dizaines d’habitants sont regroupés. Les miliciens se moquent d’eux, leur jettent des lazzis, « demandez donc à Dieu de vous sauver », et les liquident à l’entrée même de ce lieu saint. Dans d’autres quartiers les assaillants s’acharnent sur les jeunes gens, garçons ou filles, sans distinctions de religion (chrétiens ou sunnites) et sans discernement. Un membre du parti au pouvoir qui brandit sa carte est liquidé avec sa famille ; un officier des Brigades de défense commente : Ce n’était pas un alaouite. » Les responsables religieux sont particulièrement visés ; certains sont abattus dans leur mosquée à laquelle il est mis le feu. Un cheikh de quatre-vingts ans, Abdullah Hallak, est entrainé par les soldats dans la cour où ils lui demandent de réciter le Coran. Ce vieil homme s’exécute mais les miliciens lui coupent la parole : « Ton Dieu ne t’entend pas, nous allons t’envoyer le rejoindre. » Ils versent sur lui un bidon d’essence et mettent le feu à ses vêtements. De partout les miliciens cassent, volent, pillent. Les musées sont saccagés, les mosquées, les églises sont dévastées et toutes les œuvres d’art de la ville. Les survivants tentent de s’enfuir et beaucoup d’habitants trouvent refuge dans des villages voisins.

Cet incroyable carnage dure jusqu’au 22 février. Ce jour-là, M. Rifaat Assad se rend dans la ville à bord d’un hélicoptère, il la survole pour constater l’ampleur des dévastations, puis il réunit ses officiers.

« Combien de morts ? »
-Vingt mille peut-être.
-Ce chiffre est faible par rapport au chiffre de la population initiale », répond Rifaat Assad qui ordonne aux officiers d’avertir la population que tout est fini. Les 23 et 24 février, les survivants se rassemblent, ceux qui avaient fui commencent à regagner la ville. Mais, le vendredi 26 février, les milices investissent à nouveau la ville ; elles raflent plusieurs centaines de personnes, tous des hommes, qu’elles transportent par camions vers des carrières abandonnées. Le seul survivant raconte : « Ils se sont mis à tirer à la mitrailleuse puis à lancer des grenades, j’ai été enseveli sous les cadavres et cela m’a sauvé, à la tombée de la nuit je me suis enfui. Tous les autres étaient morts. »

Il est difficile de faire un bilan exact des victimes. Amnesty International a cité le chiffre de 15 000 morts, l’opposition syrienne a publié des listes de familles détruites et parle de 40 000 morts ; au-delà de ce triste et dérisoire bilan, le fait est qu’un régime n’a pas hésité à massacrer l’une des ses villes afin de donner un terrible exemple. Loin de dissimuler son crime, il s’en vante avec cynisme ; André Pautard rapporte dans L’Express (25 février 1982) : «  Lorsqu’on se hasarde à lui dire que son gouvernement se montre bien rigoureux à l’égard du Liban, Abdel Halim Khaddam, le ministre syrien des affaires étrangères, s’emporte : «  De quoi se plaignent-ils ? Nous traitons nos concitoyens plus durement encore ! » Le journal britannique The Guardian précise que Rifaat Assad aurait dit après Hama : «  Nous avons réglé le problème de la limitation des naissances pour quelques années. »

De fait le régime a atteint son objectif. Le quartier général des frères musulmans a été liquidé et la ville la plus frondeuse de Syrie a vécu un mois apocalyptique dont elle ne se relèvera pas. Un journaliste français qui a pu se rendre à Hama quelques mois après le massacre confie qu’il n’a pas reconnu la ville. « Les vieux quartiers intégristes sont été rasés au bulldozer, les habitants qui ont fui n’ont pas été autorisé à revenir et le pouvoir a fait construire de nouveaux quartiers qu’il peuple avec des Alaouites, des Turcs et Kurdes. Le caractère sunnite et traditionnel de la cité est au moins dénaturé aux deux tiers, le reste est terrorisé. »

 

Extrait de l’ouvrage « Les mysteres syriens », Charles Saint-Prot aux éditions Albin Michel, 1984.

 

Voir également :
L’arrivée de Hafez Al-Assad au pouvoir
Le massacre de la prison du désert
Le « petit » massacre de Hama


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