« La Coquille », ou les caractéristiques du régime des Assad (1)

Nous publions des extraits du livre de Moustafa Khalifé intitulé « La Coquille – Prisonnier Politique En Syrie ». Il y raconte ses douze années de prison en Syrie, suite à son arrestation, en 1982, à l’aéroport de Damas, alors qu’il venait de Paris. Chrétien grec-catholique, il est accusé, de façon incompréhensible, d’appartenir aux frères musulmans.

Couverture du livre "La Coquille"

Ces extraits visent à mettre en lumière certaines caractéristiques du régime syrien. Si la torture et les traitements humiliants ne sont pas l’exclusivité des Assad, ni même des dictatures, ils différent dans l’ampleur de leur recours et dans leur nature. A la lecture du témoignage de Moustafa Khalifé, certains traits qui caractérisent la mentalité du pouvoir en place ressortent clairement. 

Dans une cafétéria de l’aéroport d’Orly, Suzanne et moi attendions le départ de l’avion qui me ramenait chez moi, après six ans d’absence.
Je suis resté un moment à observer les bâtiments de l’aéroport depuis l’escalier de l’avion et à regarder les lumières au loin : les lumières de ma ville un instant d’enchantement. Puis je suis descendu. Ma valise et mon passeport à la main, j’étais serein et détendu, comme tout voyageur qui va retrouver sa maison et ses recoins familiers après une longue absence.
L’employé  m’a demandé d’attendre. Il a vérifié mon passeport, puis a regardé dans des papiers qu’il avait là. Il m’a  encore demandé d’attendre, alors j’ai attendu. Deux agents de la Sécurité sont venus prendre mon passeport et m’ont prié des les accompagner d’un ton excessivement affable.[…]
–          Que se passe-t-il ? Pourquoi ces formalités ?
Il  plaque son index contre ses lèvres, sans prononcer un mot. Il veut que je me taise, alors je me tais.[…]

Nous roulons de l’aéroport jusqu’à ce bâtiment sinistre au centre de la capitale. Un voyage dans l’espace. Pour les treize ans à venir. Un voyage dans le temps.
Plus tard, j’ai su que quelqu’un – un étudiant qui était avec nous à Paris – avait transmis un rapport au service de sécurité pour lequel il travaillait.Selon ce rapport, j’avais tenu des propos hostiles au régime en place et dit des choses outrageantes sur le président. Un crime suprême, équivalent à la haute trahison, sinon plus. Cela s’était passé trois ans avant mon retour de Paris.[…]

En chemin, j’entendais des cris, des appels au secours. A mesure que nous avancions, les cris étaient de plus en plus forts, et de plus en plus clairs. Nous sommes descendus – je crois – au sous-sol. Un de mes accompagnateurs a ouvert la porte. Alors j’ai vu d’où venaient ces cris. Un hurlement de douleur m’a assailli : par terre, coincé dans un pneu de voiture, les jambes en l’air, un homme venait de recevoir un cou de câble sur les pieds. J’ai senti trembler la chose entre mes cuisses.
Médusé, je regardais ce câble noir qui se soulevait pour s’abattre sur les pieds du jeune homme enfoncé dans le pneu noir, qui s’en écartait en faisant gicler des gouttes de sang et des bouts de chair, quand un braillement m’a pétrifié. Je me suis retourné malgré moi : dans un coin de la pièce, j’ai vu un homme à la face congestionnée, avec de la bave écumante aux commissures.
–          Bande lui les yeux, espèce d’âne !
L’un de mes accompagnateurs a fait un bond en avant, puis un autre en arrière, et je me suis retrouvé avec une chose sur les yeux attachée derrière le crâne par un élastique. De ce moment, je n’ai plus rien vu.
–          Mettez le contre le mur.
Un coup dans le dos, une claque sur la nuque. Les mains en arrière, j’avance de force. Quand ma tête se cogne au mur, je m’arrête.
–          Lève les mains en l’aire… Sale chien !
Je lève les mains.
–          Lève la jambe droite et reste debout sur la gauche, fils de pute.
[…]

–          Ayyoub, hé, Ayyoub…
–          Oui, sidi.
–          Viens t’occuper de ce client.
Je sens Ayyoub dans mon dos.
–          Mets-le dans le pneu. Allez, dépêche.
J’ai l’impression qu’ils sont au moins cinq à m’attraper et me flanquer à terre. Quatorze ans après, je n’arrive toujours pas à comprendre ni à imaginer comment Ayyoub a pu m’enfoncer dans ce pneu, les jambes dressées en l’air. Impossible de m’en dégager, quoi que je fasse. Je ne sais pas non plus comment il a arraché mes chaussures et mes chaussettes.
–          Sidi, câble ou baguette ?
–          Baguette, baguette… Monsieur a l’air douillet.
Une tringle de feu me lacère la plante des pieds. Je hurle. Je n’ai pas fini de crier que la tige s’abat encore une fois… Les coups s’enchaînent, comme les cris. J’entends quand même la voix du rougeaud :
–          Ayyoub… Quand il est mûr, tu m’appelles.
[…]

–          Espèce d’âne ! Tu fais le couillon ? Je veux les noms des membres de ton groupe ! Je vous chie dessus, toi et ton groupe. Donne-moi les noms des types de ta cellule dans l’organisation… Baudet !
–          Quelle organisation, sidi ? Quelle organisation ?
–          Ayyoub, cet abruti a l’air de vouloir jouer au con. Il veut nous en faire voir et se faire du mal…
–          Sidi… Pour l’amour du Ciel… Je ne sais pas ce que vous me demandez. De quelle organisation vous voulez parler ?
Des bruits de pas. Je l’ai senti qui s’approchait de moi. Son souffle m’a fouetté le visage. Il a dit très calmement :
–          L’organisation des pédés de ton espèce… L’organisation des Frères musulmans. Comment, tu ne sais pas de quelle organisation tu fais partie ? […]

Malgré tout, je me suis mis à crier :
–          Mais sidi, je suis chrétien… Je suis chrétien !
–          Hein ? Chrétien, tu dis ? Merde… Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt. Mais alors, pourquoi on t’a amené là ? Tu as dû faire quelque chose de grave ! Chrétien ?
–          Vous ne m’avez pas demandé, sidi… En plus, je suis athée… Je ne crois même pas en Dieu.
Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai voulu faire le malin. Qu’est-ce qu’il m’a pris de déclarer mon athéisme à cet interrogateur ?
–          Et athée avec ça…, a-t-il fait d’une voix un peu pensive.
–          Oui, sidi… Oui. Je vous jure. Vous n’avez qu’à regarder dans mon passeport.
L’homme à la face congestionnée s’est tu quelques instants qui m’ont semblé très longs. J’ai entendu ses pas s’éloigner, puis il a prononcé d’une voix bien claire :
–          Athée, qu’il dit ! Ouais… sauf qu’on est un Etat musulman ! Ayyoub ! Continue le travail !
La baguette d’Ayyoub s’est remise au travail.
Au tout début, quand je m’étais retrouvé avec ces types et qu’il fallait répondre à leurs questions, je les appelais « frère ». Mais Ayyoub m’avait filé une gifle en disant :
–          Espèce de chien… Je suis ton frère, moi ? Ton frère, il est au souk !
J’avais réparé ça en l’appelant « monsieur ». Cela m’avait valu une autre gifle.
–          Monsieur ? Tu te crois à la maison, sur les cuisses de ta maman ?
De cet instant, j’ai appris à dire « sidi ». Le mot ne s’employait pas comme deux hommes courtois l’auraient employé entre eux. Ici, quand on le prononçait, il avait une forte charge d’humiliation et de servitude.
[…]

21 avril

J’ouvre lentement les yeux. La puanteur m’étouffe. Une forêt de pieds et de jambes. Je suis étendu par terre au milieu de cet amoncellement de pieds. Leur odeur pestilentielle. L’odeur du sang. L’odeur des plaies purulentes. L’odeur du sol qui n’a pas été lavé depuis très longtemps. Les haleines fortes des gens collés debout les uns contre les autres. Un peu plus tard, au moment de l’inspection et du « comptage », j’ai su que nous étions quatre-vingt-six. D’un coup d’œil au plafond, j’ai estimé que la pièce ne faisait pas plus de vingt-cinq mètres carrés.[…]

En bougeant, les douleurs se sont légèrement calmées. Je regarde autour de moi. Des hommes, des jeunes, des adolescents de douze, treize ans, des hommes d’âge mûr, des vieillards.[…]

J’ai entendu par-derrière une voix autoritaire :
–          Qui est-ce qui élève la voix ? Silence… silence… Allez, c’est l’heure du roulement.
Je ne comprenais pas… Au fond de la pièce, un groupe de gens était couché par terre. Ils étaient alignés de façon curieuse mais régulière. Comme des cigarettes rangées dans une boîte. Entre ceux qui étaient allongés et nous qui nous tenions debout, il y avait un troisième groupe de gens accroupis. A l’annonce de cet énorme gars – j’allais apprendre que c’était le chef de cellule -, les trois groupes se sont déplacés. En un rien de temps, tous ceux qui étaient couchés se sont retrouvés debout et sont venus occuper progressivement le coin où nous étions. Nous nous sommes accroupis. Quant au troisième groupe, il s’est dirigé vers l’endroit où l’on se couchait.
–          Allez, on se met en épée… Tous ceux qui sont couchés, en épée.
Il apparut qu’il s’agissait de se coucher sur le côté.
Un premier s’est allongé sur le flanc, le dos contre le mur ; un second s’est allongé devant lui, ventre contre ventre, tête-bêche ; un troisième s’est mis « en épée » en collant son dos à celui de second ; un quatrième a mis son ventre contre celui du troisième. Toujours tête-bêche. L’un après l’autre, ils ont continué à se coucher de cette manière jusqu’à ce que la rangée atteigne le mur opposé. Il en restait encore six ou sept qui n’avaient pas de place. Le chef de cellule s’est mis à crier :
–          « Tasseur », au boulot !
Un autre colosse s’est levé tranquillement – il avait une allure de catcheur – et s’est dirigé vers le premier dormeur couché contre le mur. Doucement, il a rentré ses pieds entre l’homme et le mur, et, le dos en appui contre ce dernier, il a poussé le corps avec la plante de ses pieds. Puis il a poussé encore un peu. Le tas s’était légèrement comprimé, il y avait de la place pour un autre homme. Il a appelé un de ceux qui restaient :
–          Allez, mets-toi là.
L’homme s’est allongé sur le flanc entre les pieds du « tasseur » et le premier de la rangée. Puis le « tasseur » s’est mis à presser contre le nouvel installé, et à nouveau il a réussi à faire assez de place pour quelqu’un d’autre. « Allez, mets-toi là ». Une nouvelle poussée, un nouvel installé. A la fin, tous ceux qui restaient ont pu se caser. Le « tasseur » est retourné à sa place tout aussi tranquillement en se secouant les mains ! J’ai bien regardé ceux qui étaient couché par terre : il y en a qui se sont endormis sur-le-champ…
[…]

J’étais tout près du chef de cellule, je l’entendais parler avec le « tasseur ». Un garde a ouvert le petit guichet en haut de la porte. Le chef s’est levé d’un bond et a parlé longuement avec le garde. Quand il est revenu, il a dit au « tasseur » en chuchotant :
–          Il y a de grosses fournées qui arrivent de province… Nos collègues vont être transférés à la prison du désert. Aujourd’hui ou demain.
Le « tasseur » s’est étonné :

–          Bon sang ! Ils veulent coffrer tout le monde ? Y aura bientôt plus personnes dehors…
–          Chut ! Si on t’entendait… Qu’est-ce que ça peut nous faire, à nous, hein ?
[…]

Le chef de cellule m’a tiré par l’épaule. Je me suis levé.
–          Dis-lui… Allez, raconte à sidi Abou Rami !
J’ai bredouillé mon histoire. Il m’a répondu avec son accent montagnard :
–          Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? T’es chrétien ? Et alors ? T’as peut-être aidé les frères musulmans, tu leur as peut-être vendu des armes, par exemple… Dans ce cas, hein, tu vaux encore moins qu’eux.
Sur ce, il s’est tourné vers le garde :
–          Ferme… Ferme la porte, j’te dis !
Mais avant que l’autre ne pousse la porte, il a crié à la ronde :
–          Salopards… C’est pas des Frères musulmans que vous êtes, c’est des Frères sataniques. Montrez-nous un peu de quoi vous êtes capables. Vous n’avez pas un chrétien, là ? Qu’est-ce que vous attendez pour faire de l’activisme ? Mettez-le dans le droit chemin, montrez-lui l’orthodoxie musulmane… Vous n’êtes bons qu’à tuer et à saccager le pays, hein !
[…]

Suite des extraits dans un prochain article.

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11 commentaires pour « La Coquille », ou les caractéristiques du régime des Assad (1)

  1. Je confirme un ami proche nous a aussi raconté comme un chrétien a passé 14 ans avec lui à la prison de Palmyre et la seule accusation: appartenir aux Frères Musulmans.

  2. Syrian Rebirth dit :

    Terrible témoignage…

  3. Al Halaby dit :

    C’est une réalité historique que malheureusement tout syrien est en mesure de pouvoir témoigner pour ceux qui regardent vraiment la société syrienne….

  4. c ‘est de la pure propagande de la Merda sionistes

    • syrieux dit :

      Exactement Mohamed Lavaky!

      Et on a commencé notre propagande dans les années 80 en envoyant un chrétien sioniste forcer les gentils moukhabarat à le prendre dans la prison de Palmyre, il s’est patiemment fait torturé juste pour écrire son livre et qu’on puisse l’utiliser en 2012 pour une intervention étrangère! T’as tout compris toi. Certains prétendent même que la prison de Palmyre n’existe pas, et est une invention d’AlJazeera.

      Franchement, on veut bien expliquer les choses, mais on ne peut pas faire grand chose contre l’absence totale d’intelligence des gens.

  5. yfren dit :

    Na9shabandi wa zid men 3endi

  6. Hamza dit :

    Athée et communiste de conviction mais pris pour frère musulman
    En 1980 à Alep j avais 16 ans
    Emprisonnée pendant 17 jours
    On était plus de 200 toutes âges dans 50 m2 environs
    Comme point d’eau le toilette turc.
    N parlons pas de torture c état notre repas quotidiens
    Une des pratiques
    On sort une dizaine au volet dans la cour aligné dos au mur les yeux bandes.
    Et il tire à la kalachnikov
    Ce qui est encore vivant retourne à la cellule.
    Compris les blessée mais pas morts
    Au bout de quelque jours on a avait de la place pour s’allonger
    Alors passer douze années ou 17 jours le temps ne compte plus
    On est marqué à vie
    En étant hors de la Syrie depuis
    32 ans j’ai toujours le même cauchemar.
    A la mémoire des martyrs

    • syrieux dit :

      Hamza,

      est ce là votre expérience personnelle?
      Si c’est le cas, sachez que vous avez tout mon respect, ce n’est rien, j’en suis conscient, mais c’est tout ce que j’ai.
      Chaque qu’on me raconte les pratiques de ce régime, y compris des membres de ma famille, je n’arrive pas à y croire. Rien chez le régime ne peut être qualifié d’humain.

      J’aimerais avoir votre avis sur ce qui se passe actuellement, comment vous voyez les choses. Merci d’avance.

      • hamza dit :

        Oui c’est mon propre expérience.
        A ta question de ce que je pense de ce qui se passe
        C est mon entourage qui le vit sans comprendre
        Parce que je ne veux plus entendre parler de Syrie mes enfants ne sont pas syrienne ma femme non plus
        Quand je vois la grande ignorance qui circule sur le net qu’il soit communiste où voir les soit disant musulmans de France à travers le net qui ce permet de parler de complot sioniste contre la Syrie
        Je garde la silence
        Je ne suis pas fière de porter cette nationalité tant que cette bande qui gouverne la Syrie.

      • syrieux dit :

        Hamza,

        Je comprends que vous ne vouliez plus entendre parler de Syrie. J’espère que vous retrouverez rapidement votre fierté d’être syrien, comme la majorité du peuple syrien.

        Votre commentaire sur l’ignorance de ceux qui se permettent de parler sans rien savoir (vous citez les communistes et les musulmans, mais ils sont loin d’être les seuls…) m’a beaucoup touché.

        Mes respects monsieur.

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